Bientôt un congé paternité de deux semaines pour tous?

Le congé paternité, qui se résume encore pour la majorité des pères à un jour, pourrait bientôt être étendu à deux semaines grâce à une initiative parlementaire déposée par Martin Candinas (PDC/GR). Par Aurore Boullé

«Je viens de juste prendre une semaine de congé paternité. C’était formidable de pouvoir décrocher complètement du travail et de m’investir complètement dans mon rôle de père.» Dominique Vago, 51 ans, est père 5 enfants, dont Tim, né en novembre dernier. Gérant du centre 3M de Romanel (VD), il se dit comblé : «C’est une grande chance d’avoir ces deux semaines de congé. Et c’est d’autant plus intéressant qu’on n’est pas obligé de les prendre tout de suite, mais dans l’année qui suit la naissance. J’ai pris la première semaine début mars et je prendrai la seconde fin avril. Ça me permet d’être présent pour ma famille sans négliavecger mes responsabilités professionnelles.» Le sujet, maintes fois discuté au Parlement, est de nouveau d’actualité ce printemps à Berne.

«L’important pour nous c’est que nos collaborateurs soient heureux, motivés et créatifs.»
Tristan Cerf, porte-parole de Migros

L’employeur de Dominique Vago, c’est Migros. Une entreprise qui a décidé il y a près de 10 ans d’accorder un congé payé de 10 jours à ses salariés. Depuis janvier 2015, Migros va plus loin et offre trois semaines aux pères. Tristan Cerf, porte-parole de l’entreprise, explique ce choix: «Avec près de 100'000 collaboratrices et collaborateurs, Migros est le premier employeur privé du pays et porte en cela une grande responsabilité. Nous nous devons de rester à la pointe en matière de politique familiale. L’important pour nous c’est que nos collaborateurs soient heureux, motivés et créatifs. Pour cela, il est primordial qu’ils entretiennent un bon équilibre entre le travail et la vie privée.»

Dans le Jura bernois, Patrice Maurer, 28 ans, horloger rhabilleur à Tramelan, a deux filles de 2 ans et 5 mois, Léa et Nora. Quand ses deux enfants sont nées, il a eu droit à 5 jours. Les deux fois, il les a pris au moment de rentrer à la maison. «A l’hôpital, on est entouré par plein de gens. De retour à la maison par contre, il faut tout apprendre. On a neuf mois pour s’y préparer mais tout à coup on se retrouve avec sa femme, qui est aussi maintenant la mère de son enfant, et un bébé dont on ne sait pas exactement comment s’occuper. C’est un grand changement et il faut du temps pour trouver ses marques.»

Si Migros est un des pionniers en la matière, d’autres sociétés comme celle qui emploie Patrice Maurer, lui ont emboîté le pas. Mobility offre aujourd’hui 20 jours à ses collaborateurs, tandis que Raiffeisen mise sur 15 jours. Chez UBS, Swisscom, Ikea et à la SRG/SSR, les papas peuvent s’absenter 10 jours. Ces employeurs font toutefois figure d’exception.

Selon l’article 329 du Code des obligations, un salarié a droit à 1 jour de congé pour la naissance d’un enfant. La plupart des entreprises s’en contentent. Dans le secteur public, ce sont les grandes villes qui sont les plus généreuses. En tête: Lausanne, Genève et Berne avec 21, 20 et 15 jours.



Un congé de deux semaines inscrit dans la loi ?

Pour Martin Candinas (PDC/GR), «le temps est venu d’accorder un congé à tous les pères». Le conseiller national a déposé en mars 2014 une initiative parlementaire demandant deux semaines de congé paternité payé. Ce projet sera examiné le 15 avril par la Commission de la sécurité sociale et de la santé publique du National.


Martin Candinas

«J’ai déposé cette initiative parce que la société évolue, explique Martin Candinas. Il nous faut donc trouver une solution puisque, dans la plupart des entreprises, les pères n’ont qu’un ou deux jours. Et cette solution se doit d’être réaliste pour qu’elle puisse trouver une majorité et qu’elle puisse être financée.»

«Dans le contexte économique actuel, c’est le maximum qu’on puisse demander.»
Martin Candinas, conseiller national PDC/GR

Le parlementaire propose que ces deux semaines de congé soient prises en charge par les allocations perte de gain (APG). «Cela reviendrait à quelque 172 millions de francs par an et cela peut se faire sans augmenter les contributions des entreprises, précise Martin Candinas. Avec un financement analogue à celui du congé maternité, les entreprises partagent le risque du financement avec l’assurance, ce qui leur permet de ne pas être pénalisées.» Et si la politique familiale est importante, les intérêts des employeurs le sont aussi. Le Grison offre donc de fixer le délai du congé à six mois après la naissance de l’enfant.

Optimiste, Martin Candinas a «bon espoir que l’initiative passe». Il admet toutefois que ce sera difficile : «Dans le contexte économique actuel, c’est le maximum qu’on puisse demander. Je pense qu’au National, on peut obtenir une majorité mais aux Etats, cela sera plus dur, on va se battre.»

Parmi les détracteurs du projet, l’Union patronale suisse, la faîtière des employeurs. Pour Marco Taddei, son responsable romand, il n’y a pas matière à légiférer. Selon lui, «une étatisation du congé paternité serait une solution uniforme et imposée qui ne correspondrait pas à la diversité du tissu économique suisse.» Selon l’Union patronale, les entreprises doivent elles-mêmes prendre cette décision, en adoptant des solutions souples et pragmatiques. Ci-dessous, la réponse complète de Marco Taddei.

A l’inverse, le conseiller national socialiste vaudois Jean Christophe Schwaab estime qu'il s'agit «d'une mesure phare de la politique familiale qui manque à la Suisse». Pour lui, la situation actuelle est nettement insuffisante : «Quelques CCT prévoient 5 à 10 jours de congé mais les 1 ou 2 jours usuels sont scandaleux et font peu cas de la volonté des pères de s’impliquer dans la vie familiale.»


Jean Christophe Schwaab

Le Vaudois salue toutefois les efforts déployés par «une nouvelle génération au sein du parlement pour qui ces questions sont essentielles». Il reste malgré tout sceptique: «La question a souvent été abordée mais les propositions ont échoué. Cependant, comme celle-là vient d’un parti du centre, elle a peut-être plus de chances d’aboutir.» Selon lui, l’idéal serait le modèle scandinave qui laisse la possibilité aux pères, comme aux mères, de se partager librement des jours de congé.

Au cours des dix dernières années plus de 25 interventions ont été déposées au niveau fédéral pour demander l’introduction d’un congé paternité ou parental. Le Parlement les a toutes rejetées, en suivant l’avis du Conseil fédéral ou celui de la commission chargée de l’examen préalable.

Les principales interventions au niveau fédéral

Prendre le temps de construire une famille

Chez Travail.Suisse, l’initiative Candinas est bien accueillie. Pour Matthias Kuert Killer, responsable du secteur politique sociale de l’organisation faîtière, «cela ne va pas assez loin mais on est fondamentalement sur la bonne voie».

Depuis 2007, Travail.Suisse, qui livre tous les ans un rapport sur le congé paternité en Suisse, constate que celui-ci est de plus en plus mis en avant. Ce que regrette pourtant Matthias Kuert Killer dans la situation actuelle, c’est que seules les grandes villes et les grandes entreprises ont les moyens d’offrir ce temps aux pères. «Si on trouve une solution de financement par les APG, tous les employeurs seront en mesure d’introduire ce congé.»

«Un jour ça ne suffit pas. Pour le premier, Antoine, ma femme a accouché la nuit, donc j’ai passé mon jour de congé à dormir.»
Eric Bany

Pour lui, le choix d’avoir un enfant se fait à deux, il est donc essentiel pour une famille de prendre le temps de se construire. «Et quand le père ne bénéficie pas d’un congé, il prend des jours sur ses vacances.»

C’est ce qu’a dû faire Eric Bany, 32 ans, salarié dans une SS2I à Genève. Le 6 mars dernier, à la naissance de son deuxième fils, Martin, son employeur lui a accordé un jour. «Ça ne suffit pas. Pour le premier, Antoine, ma femme a accouché la nuit, donc j’ai passé mon jour de congé à dormir. Ça a été plus facile pour Martin car il est né pendant la journée, et un vendredi.»

Pour compenser, il a pris des vacances. «Outre la fatigue, il faut tout organiser et s’occuper des démarches administratives. Mais au-delà de ça, être en famille dans ces moments-là c’est essentiel. A la naissance de mon premier fils, tout était nouveau. Aimer un enfant pour la première fois, c’est un sentiment particulier et il m’a fallu du temps pour le comprendre. Quand mon deuxième fils est né, cela a été plus facile parce que j’avais déjà apprivoisé ce sentiment. Mais j’avais quand même besoin d’être là pour lui, pour ma femme, et pour m’occuper de l’aîné et le rassurer sur sa place au sein de la famille.»

Ayant pris 8 jours de vacances en mars, Eric Bany n’est pas serein pour le reste de l’année. «Cet été, on aura des problèmes de garde et je dois économiser mes vacances pour les assurer. Ça va être la galère.»

«Je suis heureux d’avoir ce rôle-là»

Pour Patrice Maurer, l’horloger de Tramelan, la fatigue des nuits hachées est encore là mais cette semaine passée auprès de sa famille a aidé celle-ci à être plus détendue. «Ces quelques jours m’ont donné la possibilité de me consacrer pleinement à mes enfants et à ma femme. En m’occupant de l’aînée et des soins et des bains de la petite, ça a permis à tout le monde d’être plus serein.»

«Etre ensemble et prendre le temps de faire connaissance avec son enfant, c’est exceptionnel.»
Dominique Vago

Comme le bernois, Dominique Vago, le gérant du centre 3M de Romanel, a apprécié l’opportunité qui lui a été donnée de soutenir sa famille. «Etre ensemble et prendre le temps de faire connaissance avec son enfant, c’est exceptionnel. Cette semaine a également été primordiale pour ma femme. Elle était heureuse de partager son quotidien avec moi, et contente de pouvoir souffler un peu.»

A la cinquantaine, Dominique Vago a découvert une nouvelle façon d’être père. Ses deux derniers enfants sont issus d’un second mariage. A la naissance des trois premiers, âgés aujourd’hui de 29, 27 et 25 ans, le congé paternité n’existait pas et être père «se résumait à gérer les finances». C’est avec bonheur qu’il constate le changement qui s’est opéré au sein de la société et qu’il a lui-même suivi. «En 1990, si j’avais dit que je devais rentrer pour donner le bain à mes enfants, on m’aurait ri au nez. Aujourd’hui tout est partagé entre les deux parents. Je suis heureux d’avoir ce rôle-là et je regrette de ne pas m’être autant investi avec mes trois premiers enfants.»

Réalisation: Aurore Boullé - Newsnet
Crédit photos: Reuters - Keystone